Les démonomanes, hantologie satanique
Avec Lucifer en guise de Monsieur Loyal, les seize numéros de ce cirque humain nous entraînent dans une spirale mitonnée d’ironie, de haine, de dérision, avec la lancinante impression d’y retrouver des situations connues, voire vécues.
200 p - ISBN 978-2-9600805-6-8 15.00€
Le contrepoint entre le ton gouailleur du récitant – le Mal en personne – et les différents récits, amène le lecteur à la constatation de son impuissance face aux deux forces incoercibles que sont le Diable et le Bon Dieu. Une manière de « conduite sous influence » qui nous éloigne de ce libre arbitre dont nous nous glorifions tant.
Lucifer nous expose ici, non les péchés capitaux, mais plutôt le jeu de la puissance, où l’homme n’est qu’un accessoire ballotté de Bien en Mal, pour la plus grande joie des adversaires.
Le divin marquis n’y est pas celui que l’on pense, et lorsqu’un Allemand se retrouve dans les rizières du Tonkin pour défendre les intérêts de la France, il a le droit de se poser des questions ; séparer la chair de l’esprit par amour ou par vengeance ; découvrir que l’objet de sa concupiscence est au-delà de sa propre bassesse, ou bien mourir simplement, comme on s’endort. La mère oublie ses enfants dans les brumes de la maladie, une adolescente de trente-cinq ans rêve d’absolu, une enfant exacerbée fait taire ses parents... la vie des hommes, sous le joug de leurs Maîtres : Dieu et le Diable.
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EXTRAIT :
Monsieur Nietzsche a prétendu un jour que Dieu est mort. C'est ridicule, je le proclame. Aujourd’hui encore, et solennellement, je jure être de ceux qui ont la Foi, la vraie, celle qui soulève les montagnes. Malheureusement, je suis aussi de ces plaisantins que tout le monde finit par abhorrer. Un peu comme l’oncle Jérôme qui enduit les chaises des convives de fluide glacial ou envoie une souris mécanique sur la table dressée pour un repas de communion. Au début, Il riait tant de mes farces, le Père Créateur, qu’on Le voyait se tenir le ventre à pleines mains afin de l’empêcher de tressauter. Je faisais le pitre, j’amusais la galerie, et le Vieux me disait :
« Lucifer, tu es un fameux luron ! Arrête un peu tes niches, tu vas me faire mourir de rire ! »
Mais Dieu n'est pas mort, rassurez-vous ; car sans Lui, comment pourrais-je exister ? Et Lui, sans moi ?
Le croire mort est absurde, tout autant que de faire le pari de son existence ! Il y a des hommes qui ont essayé, en vain.
« Si tu n’as pas cette sacrée (j’allais dire : satanée) Foi, tu te perds dans des explications oiseuses. Et je te le dis une fois pour toutes, l’oiseux ne vole pas très haut ! »
D’accord, c’est vrai que je suis un fameux luron. À ma manière, qui ne plaît pas à tout le monde. Au premier abord, je plais, je charme, j’amuse, j’attire les rieurs, déride les grincheux. Ici, comme un invité disert et captivant au salon d’une précieuse de haute compagnie, le geste théâtral, les effets de manche, le verbe cuivré de litotes démagogiques. Ou bien là, comme un pitre suscitant le rire par ses farces bouffonnes, le style scatologique, l’organe puissant et sonore. Là, encore, comme l’idiot du village, avec des gestes inconsidérés, des locutions hésitantes, presque lunaires.
Tout le monde rigole, se tient les côtes, me supplie d’arrêter. Mais voilà : c’est la mesure, qui me manque. Savoir jusqu’où aller trop loin. Comme par magie, le charme disparaît, le rire fait place au grincement de dents.
Le Patron, Il a rigolé jusqu’au jour où je lui ai fait une ou deux niches un peu trop osées. Je vous assure que je n’y puis rien, c’est dans ma nature. J’ai toujours tendance à pousser le bouchon. Avec Ses manies, aussi, de vouloir tout régenter, de lancer Ses ukases à travers l’éther, du style :
« Luci, tu me fais trois jolis petits cochons bruns dans ce pré pour demain ! »
Et moi, taquin, je lui crée des cochons roses, sans poils, mais bruns de la boue dans laquelle ils se vautrent. Ça Le fait rire ; Il envoie une belle ondée, constate que le rose est atroce sur un cochon, et condamne à la boue éternelle mes pauvres petites créatures. Je commence à Le soupçonner d’avoir horreur de déléguer. Il y est pourtant obligé, avec tout ce travail de création.
Tenez, par exemple, Il avait façonné des tas d’êtres de forme, de couleur, de tailles diverses, et les regardait avec cette sollicitude de père, lorsqu’Il se rendit compte qu’ils se méfiaient les uns des autres. Le manque de communication vouait Son jardin d’acclimatation à une guerre entre les puces et les éléphants, les crocodiles et les scolopendres. Il ne Lui restait plus qu’à dédoubler Ses créatures, pour, au minimum, leur prodiguer une compagnie apaisante. Ce n’était pas encore la parole, mais c’était un progrès. Deux exemplaires identiques ne risquaient pas de se disputer. Enfin, pas trop. Et bien sûr, c’est à moi que revint la tâche de clonage. Je vous le dis, le Patron ne conçoit que l’être unique, comme Lui.
Un jour, Il m’avait donné pour mission d’imaginer une compagnie pour sa nouvelle créature du Paradis Terrestre. Il venait de modeler un homme, au milieu de toutes ces forêts peuplées d’une faune diverse et de ces prairies peuplées de vaches et de cochons roses et boueux.
« Tu vois, Luci, me dit-Il, c’est Ma plus belle réussite. Jusque là, J’avais créé des trucs amusants, des arbres avec des feuilles qui tombent et qui repoussent, des bêtes mobiles et criardes, avec des trompes, ou des cous démesurés, des poissons qui meurent une fois hors de l’eau, et des souris qui meurent une fois qu’elles sont dedans... Et puis des bêtes sans pattes, d’autres avec mille pattes, des langues fourchues, gluantes, pendantes, des immensément grands qui ont peur des immensément petits. Au début, J’avais imaginé que les arbres pourraient chanter, comme les oiseaux, mais J’ai renoncé. Tu entends d’ici le boucan, dès le lever du soleil ? Toute une forêt qui se met à gueuler ? C’était au-dessus de Ma capacité d’écoute. Il suffisait que les animaux fassent un petit bruit individuel, qui se perdrait dans l’immensité. Et encore, J’en ai laissé quelques uns muets. Imagine les trois millions deux cent cinquante-huit mille fourmis d’une colonie qui se mettent à crohonder (eh oui, Luci, l’éléphant barrit, et la fourmi crohonde, je rigole) de concert, ou un essaim de rhinoféroces qui t’interprète la chanson du bourdon à fond la caisse... Du délire ! Et surtout, J’ai veillé à ce qu’ils ne se comprennent pas entre-eux. C’eût été un comble ! Déjà, à deux, Je commence à douter. Enfin, J’ai conçu ce bipède, un peu comme Moi, tu vois ? Moins bien fini, Je l’avoue, encore rugueux et limité, mais après tout, à quoi bon se mettre en frais juste pour une créature ?
? C’est pas mal, répondis-je. (Qu’est-ce que vous voulez répondre à Dieu qui vous dit qu’Il a créé un homme ?) Pourquoi n’a-t-il ni plumes, ni poils, ni écailles, comme les autres ? Tu imites mon cochon ?
? J’hésitais entre les trois, tu comprends. Les plumes, c’est rutilant mais ça demande de l’entretien ; les poils, c’est bon pour les vaches et les souris, quant aux écailles, j’avais déjà des poissons et des crocodiles. Alors dans un élan, Je l’ai fait glabre. La peau à l’air. Un homme à poil, sans écailles. Rigolo, non ? »
Moi, très sincèrement, je trouvais son homme décevant. Un cochon rose debout sur ses pattes de derrière. Je n’étais pas loin de déposer plainte pour plagiat.
« Le plus beau est encore à venir, poursuivait Dieu. Je vais le faire parler. Non pas pousser des cris incompréhensibles, mais de vraies paroles, comme toi et Moi. Pour communiquer, mon vieux ! »
Pour que le Vieux m’appelle « son vieux », il fallait qu’Il soit dans un jour faste. Il devait s’amuser comme un gamin. L’irrationnel de son invention m’inquiétait un peu, cependant. Un homme doté de la parole, afin de communiquer avec qui ?
« Je te vois venir, Luci, je lis dans tes yeux que tu es sceptique. Tu te demandes avec qui, hein ? Avec son chien, avec ses animaux domestiques, avec les arbres... Ils ne lui répondront pas, bien sûr. Je te l’ai dit, mieux vaut éviter la confusion que ça entraînerait. L’homme va dire « Ici! » au chien, et le chien répondra « Ouah! Ouah ! ».
— Un peu simpliste, Vous ne trouvez pas ?
— Plus rassurant que s’ils se mettent ensemble, à disserter sur les origines du monde, et commencent à se poser les questions essentielles, mais qu’on ne pose pas. Tu vois ce que je veux dire. »
Là, je dois avouer qu’Il marquait un point. Si en plus, son homme se mettait à philosopher avec les animaux, on n’était pas prêts de voir la fin du tunnel. Le Vieux avait tout prévu : Il avait conçu une pyramide, dont la base serait la satisfaction du besoin naturel ? je mange, je bois, je dors, je fais pipi ? et le sommet la gnose suprême. Primum vivere, deinde philosophari. Ce n’était pas idiot. Avec le cerveau sclérosé qu’Il lui avait prêté, sa créature allait plutôt déféquer que raisonner.
copyright Georges Roland et Bernardiennes 2012